Chekeba Hachemi : une femme continue le combat pour l’“Afghanistan libre” (2003)

Posté par delphineevmoon le 29 avril 2010

Chekeba Hachemi, née à Kaboul en 1974 dans une famille d’intellectuels, est la cadette de douze enfants (six garçons et six filles). Son père, très proche de la population afghane, disparu alors qu’elle n’avait que trois ans, est resté un modèle. À onze ans, alors qu’une partie de sa famille était soit en France, soit avait rejoint la résistance, elle est obligée de quitter, avec sa mère, son pays, avec pour destination finale, la France. Le passeur, largement rémunéré, leur propose de partir pour le Pakistan. Au premier barrage, elles sont séparées. Pendant les quinze jours qui vont suivre, Chekeba va se retrouver seule. Protégée des réalités de la guerre à Kaboul, elle regarde en face en traversant à pied les campagnes et les montagnes, la vie quotidienne de son peuple : des villages détruits par les Russes, des endroits entiers bombardés. Séparée pour la première fois de sa famille, elle se plaint auprès de son passeur qui la somme alors fermement de se taire sinon il la laisse mourir ici. La revanche s’installe, elle se tait, encaisse et arrivera enfin de l’autre côté de la frontière où elle retrouvera sa famille. Chekeba Hachemi a créé, en 1996, l’association « Afghanistan libre » qui soutient des projets à l’initiative des Afghans eux-mêmes. « Nous les aidons à se mettre sur les rails et, ensuite, ils gèrent leurs affaires eux-mêmes», précise t-elle avec fierté. Elle est également la première femme nommée diplomate du gouvernement provisoire d’Hamid Karzaï. Aujourd’hui, elle estime qu’elle a eu de la chance.

Comment vivez-vous vos deux cultures, à la fois française et afghane ?

Quand on me voit en France, tout le monde me dit que je me suis intégrée dans ce pays. Oui, cela est vrai. Mais j’ai également très bien assimilé ma propre culture. Cela est possible quand on sait d’où l’on vient, que l’on connaît ses valeurs et ses racines, et que l’on assume ses origines. Je suis fière d’être Afghane, de ma famille et de mon père. J’ai fait des démarches personnelles pour lire le Coran, car personne ne m’a jamais obligé à faire quoi que ce soit. Je voulais savoir qui j’étais. Après cela, intégrer la culture française était facile.

Comment s’est passée votre rencontre avec le commandant Massoud ?

Je voulais le rencontrer pour savoir ce qu’il pensait de mes projets. Je suis arrivée dans le Nord de l’Afghanistan et j’ai immédiatement demandé à le voir. Ce qui a surpris tout le monde ! De plus, il était sur le front. J’ai donc demandé à lui parler au téléphone. Il est arrivé le lendemain matin et nous avons tous pris, avec le groupe de femmes qui m’accompagnait et le commandant, notre petit-déjeuner ensemble. Il m’a alors dit : « Ce sont des femmes comme toi qui doivent aider les Afghanes. Dans notre culture et notre tradition, elles ont toujours eu des chaînes aux pieds et sont parfois elles-même leurs propres ennemis. Entre femmes, vous vous comprenez mieux et je vous accompagnerai dans ce sens ». Depuis, je me suis lancée corps et âme dans cette aventure qui est d’aider mon peuple à se reconstruire. Dans les grandes villes, certaines femmes reprennent une place dans la vie sociale. Le tchadri, symbole médiatique des Talibans, ce qui est une erreur, se lèvera progressivement, à leur rythme. Les Afghanes ne sont pas passives dans leur caractère. Elles enseignaient clandestinement pendant la période des Talibans. Les femmes sont une partie intégrante de la reconstruction du pays.

Et quand vous retournez en Afghanistan aujourd’hui ?

J’y suis retournée pour la première fois en 1999. Je voulais voir ce qui se passait dans le Nord, dans les zones libres. D’ailleurs, je constate que je suis autant Afghane en Afghanistan que Française en France. Quand j’y vais, je porte un voile qui me couvre les cheveux, car je veux que les Afghanes qui sont restées puissent s’identifier à ce que je fais. Je ne veux pas choquer. Je suis près des gens, je vais chez eux, je mange avec eux et je m’occupe même des enfants. J’ai un caractère tourné vers les autres et je ne peux pas rester insensible à la souffrance des gens. Je m’identifie totalement à la population afghane. Il faut rester humble. J’ai eu de la chance et elles n’ont pas forcément eu la même. J’estime également que l’on naît du bon ou du mauvais côté de la planète. Et c’est pourquoi je ne suis pas d’accord avec le premier article des droits de l’homme qui précise que « tous les hommes sont libres et égaux ». Cela n’est pas vrai. Le peuple afghan est digne et n’a pas pour habitude de se lamenter. Je retourne aussi souvent que possible dans mon pays pour ne pas perdre la réalité du terrain.

Que pensez-vous de la situation des femmes en Afghanistan ?

Nous sommes un peuple diversifié, très fier de la philosophie de nos penseurs et de la place du mysticisme dans notre quotidien. Le poids des traditions est là. Il est vrai que les femmes sont ainsi victimes d’une forme de culture ancestrale. Il faut faire des avancées petit à petit, pas à pas, et surtout ne pas les bloquer, ni les brusquer. Il faut les respecter. Ce qui les intéresse aujourd’hui, et malgré la pauvreté de certaines d’entre elles, c’est l’éducation des enfants. Ce n’est pas la peine de donner des textes bien faits à des personnes encore analphabètes (presque 98 % de la population). Tout est possible si l’éducation devient une part importante de la vie. Tout passe par la connaissance et cela reste le problème de toute la population, des hommes aussi. Notre rôle est de les éduquer et de leur apprendre. Il faut penser aux générations à venir. Je me bats ici à Bruxelles pour que des aides soient consacrées aux femmes uniquement, avec des budgets séparés.

Pensez-vous que la diaspora afghane doit revenir ?

Oui. C’est un pays qui a connu vingt-cinq années de guerre et un niveau d’éducation égal à zéro durant ces dernières années. Nous avons besoin de personnes compétentes dans les ministères et de former les Afghans aux métiers de demain. La communauté afghane s’est très bien intégrée dans les pays d’adoption. Nous avons des médecins, des ingénieurs, des professeurs et des experts en tous domaines. Ils doivent aider à rebâtir leur pays.

La presse écrit que l’Afghanistan est loin d’être sorti d’affaires et qu’il y règne un climat d’insécurité. Ne pensez-vous pas, ou plutôt ne craignez-vous pas, que tous ceux qui ont pensé y investir tourne le dos au pays suite à cette situation ?

Je pense tout d’abord qu’il n’existe pas de visibilité européenne en Afghanistan, pourtant l’Europe y est l’un des premiers bailleurs de fonds. Il existe de plus une demande afghane pour une présence européenne, que je tente de sensibiliser, à travers mon rôle de diplomate dans cette nouvelle ambassade à Bruxelles. A l’inverse, j’essaie aussi d’expliquer aux Afghans ce qu’est l’Europe. Il n’y a pas non plus que des soldats américains sur place : les Allemands et les Belges sont également présents. Le secteur privé peut sauver ce pays. Le gouvernement afghan a instauré une charte qui apporte des facilités énormes pour les investisseurs étrangers. La France a une place indéniable à prendre. Il existe aussi une demande pour la francophonie. Tous les grands travaux de la reconstruction sont à lancer : les infrastructures, les barrages, le secteur agricole, le développement rural, des écoles, des hôpitaux. Les opportunités sont là. Certaines régions au Sud ne sont pas encore sécuritaires. En dehors de cela, c’est un faux problème. L’Allemagne est économiquement bien présente. La France est le pays qui n’a jamais eu le visage de l’ennemi.

L’Afghanistan a été à la Une des médias internationaux, et pendant des mois, après le 11 septembre 2001. Ce pays a cependant été, pendant des années, oublié de la scène internationale. L’Irak à été ensuite une priorité. Le soufflet a l’air de retomber. Qu’en pensez-vous ?

Cela me fait peur. Le problème afghan n’est pas qu’un problème local, mais il concerne la communauté internationale. Plusieurs mois avant le 11 septembre, le commandant Massoud est venu sensibiliser l’Union européenne et les États-Unis au problème du terrorisme. Il a expliqué qu’il avait besoin d’aide pour lutter contre ce fléau, car demain il allait concerner le monde entier. Il n’a pas été écouté. Voilà où nous en sommes. La drogue aussi concerne le monde entier. Des promesses ont été faites après le départ des Talibans. De l’espoir a été donné aux Afghans et il ne faudrait pas briser ce rêve. Le terrorisme et la sécurité sont liés à la situation économique d’un pays. Si l’économie de l’Afghanistan prospère, ces problèmes peuvent disparaître.

Que pensez-vous du rôle des ONG présentes actuellement en Afghanistan ?

Elles font du bon travail, mais elles sont au nombre de 1 200. Elles doivent travailler avec le gouvernement. En partenariat, en coordination. Chacun ne doit pas mener des actions de son côté. C’est la première fois en Afghanistan que nous avons un gouvernement composé de toutes les représentations ethniques. On doit lui donner une légitimité, les moyens d’agir auprès de son peuple et d’avoir une place centrale forte. Les projets des ONG doivent rencontrer les priorités du gouvernement démocratique.

La jeunesse afghane rêve encore aujourd’hui ?

Oui. Tout le monde sur place vous parle, avec le sourire, de demain et d’avenir. C’est formidable. Personne ne parle du passé ni de la guerre. La population a soif d’apprendre et de savoir ce qui se passe à l’extérieur.
Vous restez optimiste pour l’avenir ?

Le peuple afghan est optimiste, ce qui est étonnant après vingt-cinq années de guerre. Il est volontaire et fier. Il existe une identité afghane, malgré la pluralité de la population. C’est un pays où tout est possible. C’est une démocratie. L’Europe doit être fière d’avoir joué un rôle dans la stabilité régionale, via la stabilité de l’Afghanistan, pays géographiquement stratégique.

© Delphine Evmoon – Faits & Projets Magazine 2003

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