LAHORE : SUR LA ROUTE DE L’EMPIRE MOGHOL
Posté par delphineevmoon le 21 janvier 2012
Le nom mythique de Lahore, tout comme Alep, Alexandrie, Ispahan, Valparaiso, Petra ou Boukhara, m’a toujours fait rêver. La ville, capitale culturelle du Pendjab, n’a jamais cessé de nourrir et d’éveiller mon imaginaire, fait vagabonder mes pensées auprès des fastes et splendeurs de l’Empire moghol, de ses jardins magnifiés, de son architecture démesurée et ses opulents palais, de ses intrigues et ses mystères, de ses peintures miniatures et de ses légendes. Et après y avoir été pour la première fois en 2002, mon impression ne s’est jamais pas démentie. J’avais hâte d’y être, de la découvrir et de vérifier par moi-même si mon espoir n’allait pas être déçu. Et bien non. Il règne dans cette ville aussi énergique, bruyante et vivante soit-elle, une atmosphère désuète à la fois chargée d’histoire et de modernité. Lahore a du caractère et recèle de multiples facettes bien cachées dans le dédale de certaines de ses rues sombres.
À la fois représentative des vestiges de l’Empire moghol et de la colonisation britannique, le cœur de Lahore se découvre lentement. La ville, qui s’étend sur la berge orientale de la Ravi, s’apprécie et se dévoile si on se laisse porter. Et comme le dit si bien Claudine Le Tourneur d’Ison, dans Villes éternelles (Robert Laffont, 2006) : « Plus je déambule à travers ce labyrinthe et plus je me laisse prendre par le charme de cet univers énigmatique et si hospitalier ». Je ne suis pas la seule à être fascinée par sa réputation.
Lahore a également inspiré plusieurs auteurs pakistanais ou étrangers, dont Krishan Chander (1914-1977), qui la décrit d’ailleurs avec beaucoup d’émotion : « Lahore est la ville où je suis née, où j’ai été élevé, où j’ai commencé ma carrière littéraire et où j’ai gagné ma réputation. Pour ceux de ma génération, il est très difficile d’oublier Lahore. Elle brille dans nos cœurs comme un bijou, elle est le parfum de notre âme », raconte-t-il. Rudyard Kipling (1865-1936), dont le père était le conservateur du Musée de la ville, y a vécu, a fait ses débuts de journaliste à la Gazette militaire et civile de Lahore, et sa nouvelle Cité de l’épouvantable nuit s’y déroule. L’écrivain-voyageur Paul Theroux nous la décrit dans Railway Bazaar (Grasset, 2006) : « Lahore m’apparut comme une ville familière. Elle correspondait à un stéréotype enfoui dans ma mémoire. L’image que j’ai de la ville indienne vient de Kipling. Grossissant les foules, exagérant les dangers des souks, rehaussant couleur et confusion, le Kipling des premières nouvelles et de Kim décrit en fait le Lahore d’aujourd’hui, ce Lahore qui s’étend au-delà du Mall dont les allées étroites sont encombrées par des processions de pousse-pousse, de cabriolets à chevaux, de colporteurs et de femmes voilées qui vous entraînent irrésistiblement dans leur sillage. Anarkali, célèbre marché public, et la ville elle-même avec ses remparts, sa citadelle et ses mosquées, ont gardé cet exotisme outré qu’évoque Kipling… À Lahore, l’ordre réside dans l’architecture, splendeur des princes indiens de jadis et de l’époque coloniale. Autour se pressent êtres humains et véhicules… Avant d’arriver aux jardins de Shalimar, je parcourus des kilomètres de rues encombrées d’êtres à l’air affamé de prédateurs qui se bousculaient. Ils étaient paisibles… il y régnait un ordre, une fraîcheur ombragée, une impression de refuge délicieux, probablement pas différents de ce qu’avait imaginé Shah Jahan quand il les avait conçus en 1637 ». Et Nicolas Bouvier de préciser dans L’usage du monde (Payot, 2001) : « Lahore est une ville très personnelle qui vous saisit du premier coup dans un filet d’odeurs précises : fritures, confiserie, pneu et sueur… Avec ses sifflets de train, le pullulement brumeux des toits, les vautours au-dessus de la City et cette campagne calcinée, gris-vert olive qui l’entoure, elle donne l’impression d’une mer toute proche ».
La ville moghole
J’ai toujours rejoint la capitale du Pendjab par la route en arrivant d’Islamabad et en empruntant la mythique, voire l’historique, Grand Trunk Road (GTR). Sur le chemin, quelques étapes sont nécessaires, notamment l’imposante forteresse de Rohtas, située sur la Jhelum. Édifiée de 1540 à 1550 par Sher Shah Suri, elle était supposée garder la route qui traversait la Salt Range, reliant les plaines du Pendjab à l’Indus. Vous apercevrez également le barrage de Mangla (cf. le chapitre sur l’Indus) avant d’atteindre la petite ville de Jhelum, où les Britanniques avaient établi une garnison. Puis, vous passerez par Gujrat, fondée au XVIe siècle par le Moghol Akbar. Renommée pour ses poteries, elle aurait également servi de cadre à la terrible histoire d’amour de Sohni et Mahiwal. Sohni était la fille d’un potier et, tous les soirs, elle avait l’habitude de rejoindre son amoureux Mahiwal de l’autre côté de la rivière Chenab. Pour ce faire, elle traversait le fleuve en s’accrochant à un pot de terre cuite. Un jour, sa belle-sœur, jalouse, remplace le pot par un autre non cuit au four. Lorsque Sohni est au milieu de l’eau, le pot d’argile se dissout. Quand Mahiwal entend les cris de sa bien-aimée, il se jette à l’eau, mais en vain. Désespéré, il se laisse alors engloutir par les flots. Votre route continuera vers Sialkot, l’un des principaux centres industriels du Pakistan. La ville est bien connue pour la fabrication et l’exportation d’instruments chirurgicaux, d’instruments de musique, d’articles de sports (notamment les ballons de football) et de maroquinerie, ainsi que pour ses textiles. Puis vous arriverez à Lahore, l’envoûtante cité moghole.
La légende veut que connue dans les temps anciens sous le nom de Lavapuri, elle aurait été fondée il y a quelque 4000 ans par le prince Lava, fils de Rama (roi véritable ou mythique de l’Inde antique, dont la vie et les exploits sont relatés dans le Rāmāyana, l’une des deux grandes épopées de l’Inde écrites en sanscrit). Au IIe siècle, Ptolémée mentionne dans son Manuel de géographie une ville appelée Labokla située entre la rivière Indus et Palibothra, dont certains supposent qu’il s’agirait de Lahore. Mais le plus ancien document officiel relatif à la ville remonte à 982. Écrit par un anonyme et intitulé Régions du monde, il mentionne une « petite ville avec des temples impressionnants, des grands marchés et d’immenses vergers ».
Objet de conquête, Lahore est prise par le sultan Mahmud de Ghazni au tout début du XIe siècle. Il la confie à Malik Ayaz, premier dirigeant musulman de la ville, qui monte sur le trône et en fait la capitale de l’Empire ghaznavide. Sous son règne, Lahore devient un centre culturel islamique et académique, réputé pour sa poésie et fréquenté par des savants et des artistes. Après la chute de cet empire, la cité est dirigée par diverses dynasties musulmanes durant quelques siècles. Mais, son véritable apogée se situe à l’époque moghole, durant laquelle elle va prendre toute son ampleur et acquérir toute sa splendeur.
En 1526, le puissant Babur, descendant de Tamerlan et de Gengis Khan, défit le sultan de Delhi, Ibrahim Lodi, à la bataille de Pânipat et fonde l’Empire moghol (mot persan désignant ces nouveaux venus du pays des Mongols), une puissante dynastie, prospère, unie, tolérante et raffinée, qui va régner jusqu’en 1858 sur quelque 200 millions d’âmes. « Né en 1483 dans la province de Ferghana, Zahir ad-Din Muhammad, surnommé Babur, est élevé dans une ambiance cultivée et raffinée. Sa langue maternelle est le turc et il parle le persan, la langue culturelle des Timourides. Il connaît l’histoire, la théologie, le droit, la zoologie et la botanique. Il est également musicien, amateur de peinture, d’architecture et de danse, et il aime surtout la nature, dont les fleurs et les jardins », précise Jean-paul Roux dans Histoire des Grands Moghols, Babur (Fayard, 1986). Grand conquérant, il devient le maître de Kandahar, puis le seigneur de Kaboul, avant de prendre Lahore, Delhi et Agra, puis Lucknow et Benarès. Il occupe le Bihar et impose sa loi au Bengale. Il règne en maître sur toute l’Inde du Nord. Enterré à Kaboul, il est écrit sur sa tombe : « Il conquit l’empire des âmes et le monde des corps comme la lumière du matin et s’en alla au ciel ».
Son fils Humayun, né en Afghanistan en 1508, règne jusqu’en 1556. Tout en affrontant de nombreuses révoltes, il encourage, comme son père, les lettres et l’art du livre. Amateur d’art, de calligraphie et poète à ses heures, il continue cependant les conquêtes territoriales tout en étudiant l’astronomie, la géographie et les mathématiques. Il fonde la première école de peinture moghole, qui va rayonner, plus tard, de toute sa splendeur. Si le style perse domine au départ, elle aura sa propre signature au fil des années.
Son fils Akbar, né aux confins du désert de Thar, accède au trône à la mort de son père à l’âge de treize ans en 1556. Il y reste jusqu’en 1605. Musulman sunnite, guerrier accompli et grand mécène des arts, il apprécie la danse, le chant et la musique ainsi que les combats d’éléphants, l’un de ses divertissements préférés. Il montre également à l’égard de toutes les religions la même estime et fait de la liberté de culte la pierre angulaire de sa politique. Il abolit l’impôt sur les non-musulmans pour faciliter ses rapports avec les Hindous, tente d’interdire les mariages précoces ainsi que l’immolation de la veuve sur le bûcher généralement brûlées vives avec leurs défunts maris. « Il impose le persan comme langue officielle à la cour ayant pris conscience que la diversité des langues et des cultures étaient un facteur de division », précise Valérie Berinstain dans L’Inde impériale des Grands Moghols (Découvertes Gallimard, 1997). Plusieurs conquêtes permettent d’étendre encore son empire et de consolider les frontières déjà existantes. En 1600, son territoire s’étend de Kandahar à Chittagong (au Bengladesh actuel) et de Srinagar à une ligne alliant de Daman à Cuttack (en Inde). Jusqu’en 1572, Agra est le cœur de son empire. Il fait ensuite construire la ville de Fathepur Sikri qu’il abandonne pour Lahore, capitale jusqu’en 1638.
À son décès en 1605, Salim est couronné et prend le nom de Jahangir. Son règne s’achève à sa disparition en 1627. Grand esthète, il fait de la cour impériale un haut lieu de raffinement. Il impose Agra et Lahore comme villes impériales, et apprécie le Cachemire pour sa fraîcheur. Il est inhumé à Lahore où son épouse Noor Jahan, une maîtresse femme, lui a fait élever un mausolée.
Le prince Khurnam, surnommé Shah Jahan, monte sur le trône en 1628. Il est alors âgé de 36 ans. C’est sans doute sous son règne que la cour moghole connaît sa plus grande splendeur. Grand amateur d’arts décoratifs, de peinture et de joyaux, il fait édifier de 1628 à 1635 le célèbre « trône du paon » entièrement en or incrusté de pierres précieuses, qui va servir aux empereurs pendant près d’un siècle. C’est pour son épouse, Mumtaz Mahal, qu’il fait édifier le célèbre Taj Mahal (en Inde), lorsqu’elle disparaît.
De son vivant, ses enfants se disputent la succession et c’est finalement Aurangzeb qui lui succède en 1658. Il règne jusqu’en 1707, mais la vie change. Grand stratège, mais très religieux et menant une vie austère et pieuse, il essaie d’appliquer strictement les doctrines de l’islam sunnite, ce qui n’est pas du goût des non-musulmans qui se révoltent. Ayant connu plusieurs guerres, son empire en sort affaibli. Plusieurs souverains se succèdent par la suite mais, en 1858, c’est la fin d’un empire lorsque les Britanniques, ayant profité de discordances au sein des populations pour s’imposer en Inde et notamment de la révolte des cipayes en 1857, exilent le dernier souverain moghol, Bahadur Shah II, en Birmanie.
Leur héritage à Lahore
L’héritage des princes moghols à Lahore est multiple et si, à leur époque, la cité fortifiée était le centre social, culturel et économique de la ville, le fort symbolisait le centre politique.
Akbar, qui en fait sa capitale de 1584 à 1598, fait construire le très imposant fort. L’épouse de l’empereur Jahangir, Noor Jahan, fait bâtir un mausolée pour son époux dans les jardins des délices, dans le parc de Shahdara, de l’autre côté de la Ravi. Elle y est également enterrée avec son beau-frère Asaf Khan.
Shah Jahan dote la cité du Palais des miroirs (Shish Mahal), de la mosquée Moti et des seconds jardins de Shalimar (les premiers étant situés à Srinagar, dans le Jammu-et-Cachemire en Inde), inaugurés en 1642. Les empereurs moghols ont toujours favorisé toutes les formes artistiques avec un style mêlant les influences perses, timourides et indiennes. Profondément amoureux des jardins, leur conception paysagère n’est pas anodine : elle est dotée d’une dimension spirituelle très importante, c’est l’évocation du paradis terrestre. Souvent de forme carrée ou rectangulaire, ils sont entourés d’une haute muraille percée de quatre portes. Un canal central traverse le jardin et alimente plusieurs fontaines et canaux latéraux. Au centre, se trouve une terrasse sur laquelle le souverain prenait place lors des spectacles ou de la réception d’hôtes de marque. Les jardins fourmillent d’arbres fruitiers, qui indiquent le renouveau et la fertilité, de cyprès, symbolisant l’éternité et de fleurs, comme des jonquilles et des narcisses.
De son côté, Aurangzeb fait édifier la mosquée Badshahi et la porte Alamgiri, par laquelle il « rejoignait la mosquée dans son palanquin, un de ses fils est derrière lui à cheval, et tous les princes et officiers de sa maison à pied », précise Jean-Baptiste Tavernier dans Les voyages en Orient du Baron d’Aubonne, 1605-1689 (Favre, 2005). Des merveilles !
Et pour ceux que l’architecture moghole fascine, comme c’est mon cas, continuez votre chemin vers Sheikhupura, à quelque 35 kilomètres de Lahore, et visitez le Hiran Minar, une ancienne réserve de chasse princière, édifiée par Jahangir en 1616 à la mémoire de son daim préféré. Arrêtez-vous dans la ville de Bhera, sur les bords de la rivière Jhelum dans le Pendjab, pour visiter la mosquée Sher Shah, ainsi qu’à Thatta, dans la province du Sind, pour faire un détour par la magnifique mosquée Jamia, construite par Shah Jahan en 1647, et visiter la nécropole de Makli, l’un des plus grands cimetières du monde. Sans oublier les jardins Bagh-i Wah, situés à Hasan Abdal, non loin d’Islamabad et du monastère bouddhiste de Taxila. Et à Peshawar, la mosquée moghole de Mahabat Khan, communément appelée « Masjid Muhabbat Khan », vous attend.
Les Français à la cour des Grands Moghols
Si nous pensions n’avoir aucun lien, en tant que Français, avec le Pakistan d’aujourd’hui et l’empire des Indes d’hier, détrompons-nous. Au XVIIe siècle, ceux qui voyagent en Inde sont essentiellement des marchands, portugais, anglais, hollandais et français. C’est effectivement les débuts de l’East India Company (1599) et de la Compagnie royale des Indes orientales (1664) fondée par Colbert avec l’appui de Louis XIV, qui souhaitaient, toutes deux, développer le commerce des épices et des pierres précieuses. Les ambassadeurs de France et les mercenaires prennent le même chemin ainsi que les missionnaires, notamment les Jésuites et les Capucins. Puis viennent les aventuriers et les savants, dont les médecins. C’est dans ce contexte de l’époque, au temps de l’Empire moghol, que plusieurs de nos compatriotes ont rejoint leur cour.
C’est notamment le cas d’Augustin Hiriart, joaillier de Bordeaux et ingénieur militaire. Il arrive à Lahore en 1612 et exerce ses talents à la cour de Jahangir, dont il gagne la confiance. Quelques années plus tard, il est promu au grade de capitaine d’un escadron de 200 cavaliers et devient à la fois ingénieur et artilleur. En récompense de ses services, l’empereur lui confère le titre d’Inventeur des arts.
Puis de François Bernier (1620-1688), médecin et philosophe, qui y a passé huit années de sa vie. Cependant, rien ne le prédestinait à cette vie d’aventures. Né à Valanjou en Maine-et-Loire dans une famille de cultivateurs, il devient très vite orphelin et est confié à son oncle, un curé, qui lui permet de faire de très bonnes études avant d’être envoyé à Paris pour intégrer le lycée Louis le Grand. Il suit les cours publics de l’abbé Pierre Gassendi et est nommé en 1645 professeur de mathématiques au Collège de France. Il devient également répétiteur de philosophie. Trois ans plus tard, il a l’occasion de faire partie de la suite de l’ambassadeur extraordinaire pour le roi de Pologne, le vicomte d’Arpajon, et voyage en Pologne, en Allemagne et en Suisse. De retour en France, il rejoint son mentor Gassendi en Provence et s’initie aux sciences naturelles, à l’anatomie et à la physiologie, ainsi qu’à la médecine à Montpellier. Au décès de son maître à penser et poussé par l’esprit d’aventure, il entreprend un long voyage au Levant (Syrie, Palestine, Egypte). De là, il traverse la Mer rouge, arrive à Djedda où il s’embarque pour les Indes où il arrive vers 1660. Cependant, c’est une période trouble pour les Moghols pendant laquelle les guerres de succession font rage entre les fils de Shah Jahan, dont Aurangzeb sort vainqueur en devenant empereur. François Bernier, à la fois médecin particulier du fils de Shah Jahan et enseignant dans des domaines tels que l’astronomie, la physique, l’anatomie et la chimie, devient alors un témoin précieux sur la vie à la cour, les intrigues, les pratiques religieuses et l’organisation politique ainsi qu’économique et qui font l’objet d’un livre, Voyages dans les États du Grand Moghol, à son retour en France en 1669. Son chemin va également croiser celui de Saint-Jacques de la Palisse, médecin du Grand Moghol, resté en Inde de 1648 à 1688 et d’un Italien, Niccolo Manucci (1638-1715), aventurier, agent diplomatique et négociant ayant des notions médicinales, qui va publier Un Vénitien chez les Moghols en 1705. Mais le rôle de François Bernier ne s’arrête pas là. Il fait découvrir l’Inde à son grand ami Jean de La Fontaine (1621-1695), qui deviendra d’ailleurs la source de certaines de ses fables, dont Le Songe d’un habitant du Mogol, sans pour autant y avoir été. Et, plus tard, le baron Félix Feuillet de Conches (1798-1887), amateur d’art passionné de La Fontaine, fait appel aux meilleurs artistes de son temps pour illustrer, tendance très à la mode à cette époque, les fables de La Fontaine dans les pays du monde entier. Et son chemin va croiser, à distance seulement, celui d’un artiste du Pendjab, Imam Bakhsh Lahori, auteur des précieuses miniatures du livre La Fontaine illustré.
Sans oublier le voyageur Jean-Baptiste Tavernier (1605-1689). Après avoir découvert l’Italie, la Suisse, l’Allemagne, la Pologne et la Hongrie, il est désireux d’aller plus loin et de se rendre en Orient. Après Constantinople et Erevan, il pousse son aventure jusqu’à Ispahan, Bagdad et Alep. Mais ce voyageur infatigable veut aller encore plus loin : son objectif l’Inde qu’il découvre vers 1638. Ses visites à la cour du Grand Moghol et aux mines de diamant font de lui un négociant de marchandises précieuses avec de riches princes orientaux et lui donnent une réputation internationale, que le roi Louis XIV reconnaît en lui décernant des lettres de noblesse en 1669. Il publie ses récits de voyages dans lesquels Montesquieu aurait largement puisé pour ses Lettres persanes.
Les Français et les Sikhs
Plus tardivement, d’autres Français rejoignent les maharadjas sikhs, notamment le général Jean-François Allard (1785-1839), officier de Napoléon. Dès 1822, Ranjit Singh (1780-1839) surnommé le « lion du Pendjab », qui dirige la province de 1799 à 1839, lui confie ainsi qu’à Jean-Baptiste Ventura, son compagnon de route, le soin de former et de commander un corps de troupes d’élite sur le modèle français. Allard crée ainsi une première brigade connue sous le nom de French Legion par les services de renseignement britannique. Se joignent à eux Claude-Auguste Court et Paolo Avitabile, deux anciens frères d’armes. Le quartier général de ces brigades est à Lahore où le Maharajah les répartit tout autour de la ville. À son retour en France en 1834 avec son épouse, une princesse hindoue, le gouvernement français décide d’officialiser sa présence dans le Pendjab en nommant Jean-François Allard agent de la France à Lahore. Il décède à Peshawar en 1839 et sa tombe, située à Lahore dans le jardin de sa résidence à Anarkali, peut toujours être visitée. Il y repose aux côtés de sa fille aînée, Marie-Charlotte.
Sa route a aussi croisé celle d’un naturaliste et explorateur français, Victor Jacquemont (1801-1832), ami de Stendhal et de Prosper Mérimée. Après avoir exploré l’Amérique et Haïti, il prépare une mission scientifique en Inde. Il parcourt l’Himalaya, la Tartarie chinoise, le royaume du Ladakh et passe dans le Pendjab, à Lahore, où il est accueilli par le roi Ranjit Singh. Son livre Correspondance de Victor Jacquemont, avec sa famille, pendant son voyage dans l’Inde 1828-1832 fournit de multiples informations géologiques, géographiques, météorologiques, botaniques et zoologiques, ainsi que de nombreux détails sur les mœurs, les institutions et les langues des pays visités.
Lahore de nos jours
Après le règne du maharajah sikh Ranjit Singh, qui a pris la ville en 1799 et en a fait sa capitale, les Britanniques s’en emparent en 1849. Durant leur présence, qui va durer pratiquement un siècle (jusqu’en 1947), les Anglais développent une architecture coloniale mêlant les styles moghol, gothique et victorien. Sous leur contrôle, Ganga Ram (1851-1927), ingénieur parfois considéré comme le père du Lahore moderne, donne à la ville un autre visage. Les constructions s’enchaînent : le Musée de Lahore, situé sur le Mall, l’avenue qui traverse la ville, la Cour suprême, le Government College University, le National College of Arts, le Montgomery Hall… et bien d’autres encore.
Lahore joue un rôle important pour les mouvements de l’indépendance aussi bien pakistanais qu’indiens. En 1929, la session du Congrès national indien s’y déroule et, onze ans plus tard, lors de la plus grande rencontre de la All Muslim League, les musulmans, dirigés par Muhammad Ali Jinnah, évoquent, dans un document connu sous le nom de « Résolution Pakistan » ou encore de « Résolution de Lahore » pour la première fois la théorie des deux Nations que sont le Pakistan et l’Inde. Cependant, en 1947, Lahore est victime de la partition. De nombreuses émeutes éclatent entre les musulmans, hindous et sikhs, entraînant de nombreux morts ainsi que des dommages architecturaux notamment au fort de Lahore, à la mosquée Badshahi et dans certains bâtiments coloniaux.
Aujourd’hui, nous pouvons dire qu’il existe trois villes en une : la vieille ville, la ville britannique et la ville moderne en plein développement. Lahore a connu dans son histoire de multiples influences culturelles (perses, hindoues, musulmanes, sikhes et britanniques) encore visibles de nos jours. Seconde plus grande cité du pays après Karachi avec quelque dix millions d’habitants, elle reste bien souvent assimilée au cœur culturel du Pakistan car c’est le centre des arts, des films, des festivals, de la mode et des intellectuels. L’apport de la ville à l’économie nationale avoisine les 13 % et sa bourse est la deuxième du pays après la capitale du Sind, Karachi. Les principales industries sont l’automobile et les deux-roues, les appareils ménagers, les télécommunications, l’acier, les technologies de l’information, les produits chimiques et pharmaceutiques, les matériaux de construction et l’ingénierie. 42 % de sa population active travaille dans les finances, les banques, l’immobilier, les services sociaux et la culture. L’éducation y est d’un haut niveau grâce à ses universités réputées ainsi que ses écoles de mode et de musique avec le Qawwalî, qui exprime une dévotion islamique soufie.
Lors de votre visite, ne manquez pas de visiter le Musée de Lahore, ouvert en 1894, et les studios de Lollywood, dont les affiches vous surprendront par leur côté à la fois sanguinaire et sexy. Le marché animé d’Anarkali mérite que l’on s’y attarde, notamment le Secrétariat civil du Pendjab, où vous pourrez consulter de nombreuses archives, livres, cartes anciennes et registres de la ville. Faites un détour par le tombeau du saint patron de Lahore Data Ganj Bakhsh, l’un des plus grands centres spirituels du Pendjab. Arrêtez-vous devant le canon Zamzama sur lequel le jeune garçon de Kim de Rudyard Kipling est juché au début du roman. Dans la cité fortifiée, rendez-vous à la mosquée Wazir Khan, une splendeur de mosaïques aux couleurs raffinées. C’est la plus ancienne de Lahore perdue dans les dédales de la vieille ville. Dans la cohue qui l’entoure, vous arriverez, après avoir monté quelques marches, dans un havre de paix, où règnent calme et sérénité. N’oubliez pas de vous rendre sur la tombe de Mohamed Iqbal (1877-1938), qui reste l’un des poètes et philosophe les plus influents du vingtième siècle, tout en étant considéré comme le père spirituel du Pakistan. Allez ensuite dîner dans la « street food » où les effluves d’épices vous montent à la tête et où vous pourrez déguster une délicieuse cuisine locale. Et, enfin, promenez-vous dans les nombreux parcs de Lahore, surnommée la « cité des jardins ».
Mais ne quittez surtout pas la ville, sans être passé par Cooco’s Den, le restaurant d’Iqbal Hussain, professeur d’arts plastiques, fils de courtisane et peintre de talent longtemps controversé. Du toit de l’immeuble, vous apercevrez, en dehors de la magnifique mosquée Badshahi et du fort de Lahore, le quartier d’Hira Mandi, le fruit défendu de Lahore.
Hira Mandi : le quartier où la femme est reine
Le quartier impudique d’Hira Mandi, le « marché aux diamants » ou « quartier rouge », est un lieu où une société matriarcale règne, où la femme est reine. Ici, ce sont elles qui détiennent le pouvoir, gagnent leur vie, gèrent leurs propres affaires. C’est le royaume de la prostitution, interdite au Pakistan.
Durant l’âge d’or de ce quartier, des courtisanes y étaient formées. Elles étaient respectées, considérées comme des artistes et savaient danser, chanter, lire et écrire. Elles commençaient leur apprentissage vers l’âge de sept ans et se produisaient à partir de 14 ans. Elles formaient une élite surtout sous l’Empire moghol où les arts de la scène étaient une tradition. « Les clients venaient de l’aristocratie terrienne du Pendjab et de l’élite culturelle », précise Louise Brown dans son livre Les danseuses de Lahore (Albin Michel, 2006). « Aujourd’hui, les clients demandent des relations sexuelles et moins de danses », ajoute-t-elle. Mais le quartier défendu vaut le détour. Ruelles sombres, maisons de thé, échoppes, lumière feutrée, restaurants… les journées y sont très animées et les soirées réservées.
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